Réponse de Mireille Grange,
Professeur de Lettres en Zone d'Education Prioritaire.

Madame,


Dans un article intitulé " Du 9-3 " à Normale Sup : c'est possible ! paru dans Le Monde du dimanche 25 - lundi 26 juin, vous avez présenté un projet pédagogique visant à permettre l'accès à l' Ecole Normale Supérieure d'élèves issus de milieux défavorisés, aujourd'hui victimes du blocage de l'ascenseur social que constituait hier encore l'école républicaine. Ce projet, noble dans ses intentions et généreux dans son dessein, pose cependant à la praticienne du secondaire que je suis, un certain nombre de questions dont celle-ci : comment éviter l'arbitraire du choix de dix lycées, cinq en banlieue parisienne, cinq en province pour y envoyer en mission informative et éducative des élèves de votre école? Au nom de quel critère choisirez-vous tel lycée de Douai, de Tulle ou de Drancy, plutôt que tel autre de Cambrai, de Champigneul, ou du Puy en Velay ? Pourquoi tels élèves auraient-ils le droit d'apprendre que l'Ecole Normale Supérieure existe et qu'ils peuvent y prétendre, tandis qu'une majorité d'autres élèves, aussi méritants soient-ils, ignoreraient l'existence d'une telle Ecole et le droit qu'ils ont, eux aussi, d'y accéder s'ils en ont les capacités ?

Ne subsiste-t-il donc pas de l' injustice dans un tel projet qui, malgré les intentions généreuses qui l'animent , déroge au principe d'une école républicaine offrant à tous les mêmes choix, quelle que soit l'origine géographique ou sociale de chacun ?

Il est vrai qu'au coeur des naufrages toute main tendue est providentielle, et qu'il vaut mieux sauver hardiment quelques chanceux, plutôt que d'abandonner, à force de ratiocinations, tout le monde à la noyade. Un tel choix de votre part est ainsi une reconnaissance implicite de la faillite de notre école sur le plan de l'égalité des chances. Cet échec vous le désignez même ouvertement en appelant à une réforme complète du primaire et du secondaire qui sera, selon vous, " lente et difficile". Seul le sentiment de l'urgence vous conduit donc aujourd'hui à préconiser une action qui ne touchera qu'un public très limité. La praticienne que je suis rêve comme vous d'une réforme d'ensemble de la scolarité primaire et secondaire sans laquelle tous les élèves méritants n'auront pas un égal accès à votre prestigieuse école. Mais j'ai une crainte, outre le caractère nécessairement arbitraire du choix des bénéficiaires, c'est que votre action ait une efficacité suffisante sur les statistiques pour que la question de l'indispensable réforme globale soit remise aux calendes grecques.

Pourquoi, sans préjudice de ces actions de sauvetage que vous mettez aujourd'hui en place, n'useriez-vous pas, Madame, du prestige et de l'influence qui sont les vôtres pour lancer, dans le silence des syndicats majoritaires, une campagne appelant instamment à une réforme totale du système éducatif ? Pardonnez aux gens de terrain qui aiment les détails : est-il pensable, par exemple, que le jour de l'épreuve de français du diplôme national du brevet, l'ensemble des candidats d'une salle d'examen, en provenance d' établissements différents, ne connaissent pas le sens du mot " prose " et soient ainsi dans l'incapacité de traiter un sujet qui leur demandait "  un récit en prose " ? Est-il encore pensable que ces mêmes candidats avouent ignorer qui est Monsieur Jourdain et surtout qui est Molière, quand le surveillant des épreuves croit venir à leur secours en citant la définition de la prose donnée dans Le bourgeois gentilhomme ?
N'est-il pas révélateur, enfin, que ces mêmes candidats découvrent, parmi les " critères de réussite " mentionnés sur leur sujet de rédaction, cette indication : " Au-delà de dix erreurs, l'orthographe sera pénalisée " ?


Comment une école aux exigences aussi réduites peut-elle communiquer le goût de l'effort et du travail bien fait, ou, selon vos propres termes, la " valeur existentielle " du savoir ? Comment un élève arrivant au lycée avec le bagage du diplôme national du brevet tel qu'il est aujourd'hui conçu, sera-t-il jamais en situation de rêver à votre école ?

Il y a donc deux ordres d'urgence ; plaise au ciel que l'action immédiate sans doute nécessaire aujourd'hui faute de mieux, n'offusque pas les nécessités pressantes que commande l'effondrement de notre système scolaire.


Croyez, Madame, à l'expression de mes sentiments dévoués.


Mireille Grange, Professeur de Lettres en Zone d'Education Prioritaire.



Co-auteur de "  Evaluation des évaluations . Français : le véritable état des lieux à l'entrée en sixième " ( Le Débat n° 128 de Janvier -février 2004) et de "  La pédagogie sens dessus dessous. Les programmes de français des collèges " ( Le Débat n° 135, mai-août 2005).